EUNIS97, Grenoble (France) 9-11 September 1997

Ref: 022812

Construire les usages: Dynamique d'usage des applications télématiques dans les unités de recherche scientifiques

1Luc WILKIN, 2Jacques MORIAU

INTRODUCTION

Les développements récents de la télématique conduisent à un appel de plus en plus pressant pour que soient mis en place des réseaux électroniques de support à la recherche scientifique. Si l'utilisation de tels moyens n'est pas neuve (les scientifiques utilisent depuis longtemps les ressources d'échange de données ou de consultation de banques de données), le recours à ceux-ci de manière plus structurée, plus systématique et plus massive est, en revanche, de plus en plus à l'ordre du jour.

L'argument qui sous-tend ce mouvement est familier : l'accroissement de l'accès à des ressources d'informations coûteuses et disséminées à l'échelle mondiale ne peut être que bénéfique tant du point de vue de l'efficience que de celui de l'efficacité du travail scientifique. Plus récemment, l'apparition de nouvelles technologies de communication comme la téléconférence, les systèmes de conférence électronique, les " collaborative systems ", les " group decision support systems " apportent la promesse de synergies entre équipes qui, autrement, n'auraient guère l'occasion ou les moyens de se rencontrer et de travailler ensemble.

Si nombre de scientifiques proclament que l'usage de la télématique a dès à présent augmenté leur efficacité et changé la nature de leur travail, peu d'études à notre connaissance ont cherché à analyser les conditions d'acceptation et d'utilisation de la télématique dans le travail des chercheurs1.

Dans les pages qui suivent, nous nous proposons de présenter succinctement un cadre théorique d'analyse de la dynamique des usages des technologies de réseaux dans les unités de recherche scientifique. Dans un deuxième temps, nous présentons quelques données issues d'une enquête menée au sein de plusieurs équipes de recherche tant dans le domaine des sciences exactes ou appliquées que dans celui des sciences humaines.

UN CADRE THEORIQUE D'ANALYSE

Poser la question des dynamiques d'usage des applications télématiques dans le cadre spécifique de la recherche universitaire impose, à notre sens, de répondre à quelques questions préalables. Parmi celles-ci, citons les plus importantes : quel modèle sociologique choisir pour étudier les relations entre le technique et le social et comment définir la pratique scientifique? Sans entrer ici dans le détail des réponses qui peuvent y être apportées, disons simplement que, dans notre approche, l'utilisateur final constitue une préoccupation principale. C'est la façon dont ce dernier va se comporter face à l'innovation technique qui nous semble déterminante. C'est dans des situations de travail concrètes que se posent les choix engageant des relations, définissant des pratiques qui mènent peu à peu à des irréversibilités. Il est donc de toute première importance de prendre en compte la façon dont la multiplicité des actions individuelles interagissent.

Par ailleurs, nous écartons les explications selon lesquelles des attributs particuliers (par quoi il faut entendre les variables socio-démographiques habituellement utilisées) de chaque individu constituent un facteur suffisant de compréhension des usages. Au contraire, nos analyses nous conduisent à privilégier la dimension collective des faits que nous observons dans les laboratoires et les équipes de recherche et donc à emprunter la voie proposée par les courants d'étude proche de l'interactionnisme.

Ce paradigme permet en effet de lier plusieurs processus qui nous semblent essentiels. L'interactionnisme met en avant l'idée que les unités d'étude appropriées se situent au niveau des interactions entre les acteurs sociaux. Le social naît des situations d'interaction que nouent les acteurs. Ainsi qu'un des pères fondateurs de ce courant l'exprime2 : " Society exists where a number of individuals enter into interaction. This interaction always arises on the basis of certain drives or for the sake of certain purposes. Erotic, religious, or merely associative impulses ; and purposes of defense, attack, play, gain, aid or instruction - these and countless others cause man to live with other men, to act for them, with them, against them, and thus to correlate his conditions with theirs. In brief, he influences and is influenced by them. ".

L'interaction naît donc de la confrontation de plusieurs intentionnalités. Il s'agit de prendre en compte les autres dans la réalisation de l'action. Ceci nous amène à un deuxième point de méthode : l'interaction se réalise dans l'action, dans les pratiques. C'est ici que la question de l'articulation des pratiques de l'acteur à celle de l'organisation nous semble importante car si l'on considère l'organisation à la fois comme acteur à part entière et, d'autre part, comme contexte de l'action, il convient de préciser quelques points.

La place du contexte doit être repensée : il ne s'agit pas ici d'un contexte extérieur aux acteurs qui jouerait le rôle de toile de fond ou même de réservoir de ressources, il s'agit d'un contexte organisé qui émerge en même temps que l'action prend forme3 . Dans notre perspective, action et contexte se constituent corrélativement. Ainsi, en ce qui concerne les outils télématiques, il s'agit de voir que ces derniers ne naissent pas ex abrupto, qu'ils n'arrivent pas in nihilo. Il doivent au contraire, petit à petit, s'imposer comme des possibles, forcer des inerties, s'insérer dans des structures existantes afin de s'y faire une place, si place il y a.

Ce que l'analyse sociologique peut apporter à la compréhension de ces mouvements dynamiques, c'est comment des investissements politiques, sociaux et techniques produisent une géographie et une économie des hommes, des institutions, des règles, des actions et des objets. Il existe dès lors une démarcation entre contenu et contexte de même que la composition de ces derniers n'est pas prédéterminée, ni par la forme spécifique de la technologie (déterminisme technique), ni par l'existence de groupes sociaux pré-constitué (déterminisme social). En d'autres termes encore, il faut garder à l'esprit que la frontière entre contenu et contexte, technique et organisationnel ne doit pas être tracée a priori par l'analyste mais doit advenir des négociations entre acteurs. Comme l'affirment Huff et Finholt : " Since we are familiar with the technical issues of electronic mail, it is easy to think that these are what will determine its success : faster transmission, better interfaces, more flexible standards, more reliable networks, etc., are what will really make electronic mail use take off. For some technologies, this may be true (...). But most computing technologies will fall in between. For this large majority of computing artifacts, then, it will be essential to understand both the technical issues and the social contexts before we can understand their success. "4.

Pour abonder dans ce sens, citons encore Friedberg qui résume mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes, la dialectique à l'oeuvre : " Etudier la dimension organisationnelle de l'action sociale conduit à considérer la structuration de tout contexte d'action comme une solution chaque fois spécifique que des acteurs, relativement autonomes et agissant dans les contraintes générales d'une rationalité limitée, ont trouvée pour régler leur coopération conflictuelle et pour gérer leur interdépendance stratégique. Cette solution est contingente au sens radical du terme. Elle dépend des caractéristiques techniques, économiques, sociales et culturelles qui constituent en quelque sorte la pré-structuration du contexte en question... Aucune loi universelle, aucun déterminisme et aucun principe abstrait ne peuvent donc en expliquer la forme et la dynamique spécifique. Cette explication ne peut qu'être elle même locale, c'est-à-dire fondée sur la connaissance empirique des conduites réelles des acteurs et des conditions spécifiques de leur coopération prévalant dans ce contexte particulier "5.

L'enjeu est d'identifier ce contexte d'action et son processus de construction. De ce point de vue, l'étude des dynamiques d'usage des applications télématiques revient à mettre à jour des processus généraux de réorganisation des pratiques scientifiques.

A nos yeux, un réseau télématique comme objet technique, possède un haut niveau de flexibilité interprétative6. Il représente donc des choses différentes pour des acteurs ou des groupes différents, il s'intègre dans des pratiques différentes, il est qualifié différemment.

A présent, quels peuvent être les éléments susceptibles de constituer la structuration du champ permettant de différencier les usages des applications télématiques dans le contexte particulier de la recherche scientifique ?

DONNEES D'ENQUETE

Nos enquêtes de terrain nous conduisent à définir les facteurs qui suivent :
- la structuration de la discipline;
- l'organisation du travail de recherche;
- l'institutionnalisation des relations de travail;
- l'utilisateur final.

La structuration de la discipline fait référence à un certain nombre de traits distinctifs des disciplines scientifiques. Trop souvent, en effet, la question des usages est traitée comme si les disciplines scientifiques constituaient un ensemble homogène.

Les interviews7 nous conduisent à retenir comme élément important la nature de l'objet de la discipline. Deux pôles peuvent ici être plus particulièrement distingués : des disciplines ayant un objet " universel " et des disciplines ayant un objet " spécifique ". Par objet " universel ", nous entendons des objets dont la présence et les manifestations de cette présence se retrouvent de façon semblable dans l'univers connu. Ceci implique également des systèmes d'explication unifiés (des paradigmes), des théories et des méthodes partagées par tous les scientifiques travaillant sur ces objets. Il s'agit principalement des objets relevant des sciences dures, telle que la physique des particules. En revanche, la spécificité de l'objet se rapporte à des objets limités par nature dans leur présence et dans leurs manifestations. Cette limitation entraîne des systèmes d'explications particuliers ainsi que des théories et des méthodes spécifiques, comme c'est le cas, par exemple, dans des disciplines telle que l'histoire ou certaines branches de l'économie.

Un deuxième élément est relatif au niveau de centralisation / décentralisation géographique de l'activité. Ce trait se rapporte à la plus ou moins grande dispersion géographique des chercheurs travaillant sur le même objet. Il est lié au trait précédent dans la mesure ou nous constatons que les chercheurs travaillant sur des objets " universels " ont tendance à être plus dispersés.

Un troisième élément a trait aux rapports entretenus entre la discipline et le champ économique (financement de la recherche, partenariat, possibilité de prises de brevets, etc). Enfin, nos enquêtes font émerger un quatrième élément, à savoir l'évolution lente ou rapide de la discipline qui peut s'appréhender à travers, par exemple, le rythme des publications ou le nombre de revues.

L'organisation du travail de recherche se réfère à la prédominance du travail individuel par opposition au travail collectif, les modalités de coordination entre chercheurs, le type de relation et de communication qui prévaut dans la discipline entre pairs ou entre individus de statuts différents. Nos enquêtes montrent sur ce point de substantielles différences d'une discipline à l'autre.

Quant au niveau utilisateur, citons quelques éléments discriminants : position dans la trajectoire professionnelle, formation de base, légitimité du chercheur dans son domaine, etc.

La place manque pour mettre en évidence les " profils " d'usage qui résultent de tous ces éléments. Deux exemples permettront toutefois d'illustrer notre propos.

Si l'on aborde la question du recours au réseau sous l'angle du fonctionnement du champ scientifique et de la discipline, le chercheur que nous avons interviewé en PSYCHO8 n'éprouve pas le besoin d'un recours intensif au réseau dans son domaine privilégié de recherche : il connaît les quelques chercheurs légitimes et les sources autorisées. Il utilise par conséquent plus particulièrement le courrier électronique pour échanger avec ces chercheurs. Si, dans le cas présent, le réseau n'est pas envisagé comme source première d'informations, il reste cependant un moyen de communication important (E-Mail).

Un autre chercheur de DEMO HISTO9 est amené à réaliser un travail quantitatif (constitution de bases de données démographiques) et doit par conséquent recourir à l'outil informatique à des fins de traitements statistiques sur des masses de données importantes.

Il n'y a pas à proprement parler de problématique similaire en psychologie de la connaissance, domaine privilégié du chercheur PSYCHO : sans doute y a-t-il partage et échanges quant aux paradigmes d'expériences. Mais il n'y a pas de pratique de constitution de bases de données. Les résultats du travail scientifique de la discipline sont déjà le fruit d'un premier construit scientifique : constitution d'hypothèses, mise au point de test destinés à les éprouver et vérification par l'expérimentation - qui est le propre de la psychologie expérimentale. Sans doute cela rapproche-t-il la psychologie expérimentale des sciences " dures ".

Tel n'est pas le cas en démographie historique. Les données dont il est question ici ne sont pas les résultats d'une expérimentation. Il s'agit de données historiques relatives à des populations particulières. Des bases de données sont extraites, les reproduire expérimentalement n'a pas de sens. Ce travail constitue déjà un enjeu en lui-même au sein de la discipline, de même que ses résultats.

Ces deux exemples, brièvement évoqués ici, illustrent à quel point des problématiques différentes et, plus généralement, la nature du travail scientifique propre à la discipline est à l'origine de recours différenciés. Il s'agit là d'une hypothèse (parmi d'autres) que nous testons plus avant dans le cadre des autres facteurs que nous avons dès à présent dégagés.

NOTES ET REFERENCES

1. Parmi quelques études disponibles, citons à titre d'exemple : Hesse, B.W., Sproull, L.S., Kiesler, S. and Walsh, J.P., " Returns to Science ", Communications of the ACM, Vol.36 (August 1993), 90-101 ; Ruhleder, K., " Rich and Lean Representation of Information for Knowledge Work : The Role of Computing Packages in the Work of Classical Scholars ", ACM Transactions on Information Systems, Vol.12 (April 1994), 208-230 ainsi que Walsh, J.P. and Bayma, T., " Computer Networks and Scientific Work ", Social Studies of Science, Vol.26 (1996), 661-703.

2. Simmel, G., On individuality and Social Forms : Selected Writings (Chicago, University of Chicago Press, 1971), 23.

3. Sur l'importance du contexte entendu dans un sens large, notre position est proche de celle défendue par Kling, R., " Behind the Terminal : The Critical Role of Computing Infrastructure in Effective Information Systems' Development and Use ", in Cotterman, W. and Senn, J., Challenges and Strategies for Research in Systems Development (New York, John Wilmey, 1992), 153-201.

4. Huff, Ch. and Finholt, Th., Social Issues in Computing (New York, MacGraw-Hill, 1994), 3.

5. Friedberg, E., Le Pouvoir et la Règle (Paris, Seuil, 1993), 19.

6. Cf. Lea, M. O'Shea, T. and Fung, P., " Constructing the Networked Organization : Content and Context in the Development of Electronic Communications ", Organization Science, Vol.6, ndeg.4 (July-August 1995), 462-478.

7. A ce stade, nos interviews concernent une soixantaine de chercheurs représentant un très large éventail de disciplines dans tous les domaines. Une enquête plus systématique est en cours d'exécution, portant sur quelques deux cents chercheurs.

8. Nous indiquons de la sorte les " cas " que nous avons étudiés. PSYCHO désigne un chercheur interviewé au sein d'une Faculté de Psychologie.

9. Chercheur, unité de démographie historique.


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